Arcadie : quand le sociétariat salarié se réinvente

Matthieu Brunet, dirigeant d'Arcadie

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Née de l'engagement de Dominique et Bernard Kimmel dans les années 1980 pour développer une des premières productions françaises de plantes aromatiques et médicinales en agriculture biologique, Arcadie est aujourd'hui une PME de plus de cent salariés implantée à Méjannes-les-Alès, dans le Gard. Son dirigeant, Matthieu Brunet, a accordé un entretien au réseau SoSa pour raconter le parcours singulier de l'entreprise en matière de sociétariat salarié : trois décennies de tâtonnements, entre plan d'épargne entreprise, holacratie et récente transformation en SCIC.

Portrait de Matthieu Brunet, dirigeant d'Arcadie
Matthieu Brunet, dirigeant d'Arcadie.

Une histoire qui commence avec un actionnaire curieux

Dès sa création en SCOP en 1990, l'ouverture du capital aux salariés était dans l'ADN d'Arcadie. Mais la réalité en décide autrement : la seule salariée de l'époque part rapidement, ses successeurs ne souhaitent pas devenir sociétaires. Dès 1994, l'aventure coopérative s'arrête. L'entreprise change de statut, passe en SARL, puis en SA.

C'est un actionnaire extérieur qui va rallumer la flamme. Lors d'une réunion, il attire l'attention de la direction sur le Plan d'Épargne Entreprise avec abondement, un mécanisme habituellement réservé aux entreprises de plus de cinquante salariés, qu'Arcadie n'est pas encore. « Nous nous sommes dit : mais bon sang, mais c'est bien sûr, ça coche toutes les cases », raconte Matthieu Brunet. En une formule : offrir aux salariés un avantage financier, renforcer leur sentiment d'appartenance, et aller dans le sens des valeurs de l'entreprise. L'évidence s'impose sans résistance.

Le PEE : un succès… et ses limites

Le démarrage est prometteur. Rapidement, plus de la moitié des salariés deviennent actionnaires. Le dispositif fait ses preuves à un moment décisif : un fonds d'investissement régional réclame une distribution de dividendes. Les actionnaires salariés votent avec la direction contre cette résolution, rejetée de justesse. « Ce moment a été assez fondateur dans la relation des salariés actionnaires avec leur rôle dans la gouvernance de l'entreprise », estime Matthieu Brunet.

Mais au fil des années, le dispositif dérive. La valeur de la part Arcadie grimpe de 30 % par an en moyenne. Ajouté à un abondement à hauteur d'une part offerte pour deux achetées, l'investissement devient extraordinairement lucratif. « Les salariés mettaient 1 000 euros et se retrouvaient avec 5 ou 10 000 euros au bout de quelques années. » Ce qui devait être un outil de gouvernance s'est transformé en placement financier. Les actionnaires salariés ne viennent plus aux assemblées générales. « Il n'y avait pas de différence entre les actionnaires et les non-actionnaires. »

Face à certains salariés qui commencent à flairer la bonne affaire et à capter une part disproportionnée de la valeur créée, Matthieu Brunet finit par bloquer le dispositif. Le bilan est lucide : le PEE a fonctionné, mais il avait atteint ses limites.

La SCIC : tout réinventer

Depuis le 1er janvier 2026, Arcadie est Société Coopérative d'Intérêt Collectif. Le changement est radical. Dans ce nouveau statut, pas de plus-value pour les sociétaires. « S'ils deviennent sociétaires maintenant, ce n'est plus pour la plus-value. Il n'y a plus aucun intérêt financier à le faire. »

Lors de la transformation, une quinzaine de salariés souscrivent cinq ou dix parts sociales chacun, en profitant d'une avance sur salaire remboursable. Ils représentent aujourd'hui moins de 1 % du capital. Mais leur présence change de nature. « Les deux dernières AG sont plus motivées. On sent qu'il y a potentiellement une nouvelle dynamique. »

La SCIC ouvre aussi la porte à d'autres catégories de sociétaires : producteurs, consommateurs. C'est là que Matthieu Brunet voit l'avenir d'Arcadie.

Holacratie et coopérative : une tension fertile

Arcadie pratique l'holacratie depuis plusieurs années. Ce modèle de gouvernance distribuée, où chaque cercle élabore sa propre stratégie et où la direction assume pleinement son rôle de « source », entre en tension avec l'idéal coopératif.

« Il y a vraiment un endroit où je suis très chatouilleux : qu'il n'y ait pas un conseil d'administration qui se mette à se mêler de tout et qu'on se retrouve avec un top-down qui serait délétère. » Et pourtant : « une coopérative, c'est bien des gens qui se mettent ensemble pour élaborer ensemble où va l'entreprise. »

Matthieu Brunet ne cherche pas à résoudre cette tension par la théorie, mais par la pratique. Son intuition : faire de l'AG et du sociétariat non pas un lieu de décision opérationnelle, mais un espace de « nourriture de la source » où la réflexion collective enrichit la stratégie sans court-circuiter les cercles ni la direction.

La vision : mettre autour de la table producteurs, salariés et consommateurs

L'objectif à dix ans est clair : « Mon but principal en transformant Arcadie en SCIC, c'est d'avoir un jour un espace où on puisse discuter du partage de la valeur avec les fournisseurs, les salariés et les consommateurs. »

Une vision qu'il qualifie lui-même de défi de société : habituellement, ces trois catégories sont en opposition, et améliorer la situation de l'une se fait au détriment des deux autres. Les prochaines étapes sont pragmatiques : faire entrer des producteurs et des consommateurs comme sociétaires, les faire siéger au conseil d'administration, créer des moments d'échange réguliers entre toutes les parties prenantes. Non pour voter des résolutions, mais pour mettre collectivement sur la table ce que chacun gagne et ce que cela implique pour les autres.

« Je pense qu'il va falloir bien dix ans pour ça. Mais ce serait passionnant. »

Entretien réalisé par Yann Salètes en juillet 2026, dans le cadre de la série de portraits du réseau SoSa.

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